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 Par   Alexandre Douguine , principal inspirateur de la doctrine eurasiste , pour une Alliance Révolutionnaire Mondiale .

Il ya une perception à l’Ouest que vous êtes un nationaliste russe. Vous identifiez-vous à cette description?

 

Le concept de nation est capitaliste, celle de l’Occident. D’autre part, l’eurasisme promeut les différences culturelles et ethniques, et non l’unification sur la base de l’individu, ce que suppose le nationalisme. Nous diffèrons du nationalisme sur ce plan car nous défendons un pluralisme des valeurs. Nous défendons des idées, et non pas de notre communauté, les idées, et non pas notre société. Nous contestons la postmodernité, mais pas au nom de la nation russe uniquement. La postmodernité est un gouffre béant. La Russie occupe une partie seulement de cette lutte mondiale. Elle constitue certainement un élément important mais pas le seul. Pour nous, en Russie, on ne peut sauver notre pays sans sauver le monde en même temps. Et de même, nous ne pouvons pas sauver le monde sans sauver la Russie.

Ce n’est pas seulement une lutte contre l’universalisme occidental. Il s’agit d’une lutte contre toutes les universalismes, mêmes islamiques. Nous ne pouvons accepter aucune volonté d’imposer un universalisme sur les autres – ni occidentale, islamique, socialiste, libéral, ou même russe. Nous ne défendons pas l’impérialisme russe ou revanchard, mais plutôt une vision globale et la multipolarité basée sur la dialectique de la civilisation. Nous nous opposons à ceux qui disent que la multiplicité des civilisations implique nécessairement un affrontement. Il s’agit d’une fausse affirmation. L’hégémonie américaine et la mondialisation créent de la violence entre les civilisations où il pourrait pourtant y avoir la paix, le dialogue. Mais imposer une hégémonie cachée implique un conflit et, inévitablement, le pire à l’avenir. Les Occidentaux parlent de paix mais ils font la guerre. Nous défendons la justice – ni paix, ni guerre, mais la justice et le dialogue et le droit naturel de toute culture de pouvoir maintenir son identité et de poursuivre ce qu’il veut être. Nous devons nous libérer de ces universalismes.

 

Que pensez-vous du rôle de la Russie  dans l’organisation des forces anti-modernes?

 

Il existe différents niveaux impliqués dans la création de l’anti-mondialisme, ou plutôt de l’anti-occidentalisme. L’idée de base est de réunir les gens qui se battent contre le statu quo. Alors, quel est le statu quo ? Il s’agit d’une série de phénomènes liés qui aboutissent au basculement de la modernité vers la post-modernité. Il est façonné par le passage d’un monde unipolaire, représenté principalement par l’influence des États-Unis et de l’Europe occidentale.

Le statu quo de l’hégémonie libérale de l’Occident est devenue mondiale. Il s’agit d’une occidentalisation de l’humanité tout entière. Cela signifie que ses normes, tels que le libre marché, le libre échange, le libéralisme, la démocratie parlementaire, les droits de l’homme, et l’individualisme absolu sont devenus universels. Ce n’est rien moins qu’une colonisation de l’esprit. Il s’agit d’un nouveau type de colonialisme, un nouveau type de pouvoir, et un nouveau type de contrôle qui est mis en œuvre à travers un réseau. Tous ceux qui sont reliés au réseau global deviennent soumis à son code. Il fait partie de la modernité occidentale et est rapidement devenu mondial. Le prix qu’une nation ou un peuple doit payer pour devenir un élément à part entière  du réseau de la mondialisation occidentale est l’acceptation de ces normes. C’est la nouvelle hégémonie de l’Occident. Il s’agit d’une mutation de l’hégémonie occidentale, autrefois ouverte, représentée par le colonialisme et l’impérialisme pur et simple du passé, à un colonialisme implicite, en une version plus subtile.

Pour lutter contre cette menace mondiale pour l’humanité, il est important d’unir toutes les forces qui sont appelés anti-impérialistes. A notre époque, nous devons mieux comprendre notre ennemi. L’ennemi d’aujourd’hui est caché. Il agit en exploitant les normes et les valeurs du développement occidental tout en ignorant la pluralité représenté par les autres cultures et civilisations. Aujourd’hui, nous invitons tous ceux qui insistent sur la valeur des civilisations non-occidentales, où existent d’autres formes de valeurs, pour contester ce projet hégémonique occidental.

Il s’agit d’une lutte culturelle, philosophique, ontologique et eschatologique, parce que dans le statu quo nous identifions l’essence de l’Âge Sombre, ou le grand paradigme. Mais nous devons aussi passer d’une position purement théorique à une position pratique s’exprimant sur le plan géopolitique. Et au plan géopolitique la Russie conserve son potentiel, les ressources nécessaies et la volonté de relever ce défi, parce que l’histoire russe depuis longtemps est intuitivement orientée contre cette occidentalisation. La Russie est une grande puissance où il y a une conscience aiguë de ce qui se passe dans le monde, historiquement parlant, et une profonde conscience de sa propre mission. Par conséquent, il est naturel que la Russie doive jouer un rôle central dans cette coalition anti-statu quo. La Russie a défendu son identité contre le catholicisme, le protestantisme et l’Occident moderne à l’époque tsariste, puis contre le capitalisme libéral à l’époque soviétique. Maintenant, il ya une troisième vague de cette lutte – la lutte contre la postmodernité, l’ultra-libéralisme et de la mondialisation. Mais cette fois, la Russie n’est plus en mesure de compter sur ses seules ressources. Il ne peut pas lutter seul sous la bannière du christianisme orthodoxe. La réintroduction de la doctrine marxiste n’est pas non plus une option viable, puisque le marxisme est en soi une racine majeure des idées destructrices constituant la modernité.

La Russie est aujourd’hui l’un des nombreux participants à cette lutte globale, mais elle ne peut pas mener ce combat seul. Nous devons unir toutes les forces qui sont opposées aux normes occidentales et à son système économique. Nous avons donc besoin de faire des alliances avec tous les mouvements sociaux et politiques de gauche qui remettent en question le statu quo du capitalisme libéral. Nous devrions aussi nous allier avec toutes les forces identitaires qui refusent la mondialisation pour des raisons culturelles. De ce point de vue, les mouvements islamiques, hindous, les mouvements nationalistes de partout dans le monde doivent également être considérés comme des alliés. Chrétiens, Hindous,  Bouddhistes et identitaires païens en Europe, en Amérique ou en Amérique latine, comme tous les autres types de cultures devraient faire front commun. L’idée est d’unir tous, contre le seul ennemi et le mal singulier pour une multiplicité de concepts de ce qui est bon.

 

D’où vient la spiritualité traditionaliste entrer dans l’ordre du jour eurasien?

 

Il y a des cultures sécularisées, mais au cœur de chacune d’entre elles, l’esprit de la tradition demeure, religieux ou autre. En défendant la multiplicité, la pluralité, le polycentrisme des cultures, nous lançons un appel aux principes de leurs essences, que l’on retrouve dans les traditions spirituelles. Mais nous essayons aussi de lier cette attitude au combat pour plus de justice sociale dans l’espoir d’améliorer les régimes politiques. L’idée est d’adhérer à l’esprit de la Tradition avec le désir de justice sociale. Nous invitons Droite et Gauche à s’unir et de ne pas opposer traditionalisme, spiritualité et la justice sociale. Nous ne sommes pas exclusivement de droite ou de gauche. Nous sommes contre la modernité libérale. Notre idée est de faire se rejoindre tous les fronts et ne pas les laisser nous diviser. Quand nous restons divisés, ils peuvent nous gouverner en toute sécurité. Si nous sommes unis, leur règne se termine immédiatement. C’est notre stratégie globale. Et quand nous essayons de joindre la tradition spirituelle et la justice sociale, c’est la panique immédiate chez les libéraux.

 

À quelle tradition spirituelle quelqu’un qui souhaite participer à la lutte eurasiste devrait adopter, et est-ce une composante nécessaire ?

 

On devrait chercher à devenir une partie concrète de la société dans laquelle on vit, et suivre la tradition qui y règne. Par exemple, je suis orthodoxe russe. C’est ma tradition. Dans des conditions différentes, cependant, certains individus pourraient choisir un autre chemin spirituel. Ce qui est important est d’avoir des racines. Il n’existe pas de réponse universelle. Si quelqu’un néglige cette base spirituelle mais se dit prêt à prendre part à notre lutte, au cours de la lutte, il pourrait bien trouver sa voie spirituelle. Notre idée est que notre ennemi est d’une nature différente que le simple être humain. Le mal dépasse l’humanité. Ceux qui se battent pour le compte du mal sont ceux qui n’ont pas de foi. Ceux qui s’y opposent peuvent la rencontrer. Ou pas. Il s’agit d’une question ouverte – rien n’est obligatoire.

 

À la lumière des récents événements en Libye, quelles sont vos opinions personnelles sur Kadhafi ?

 

Le président Medvedev a commis un véritable crime contre Kadhafi et contribué à lancer une chaîne d’interventions dans le monde arabe. C’était un véritable crime commis par notre président. Ses mains portent ce sang. C’est un collaborateur de l’Occident. Le meurtre de Kadhafi relève en partie de sa responsabilité. Nous eurasistes avons défendu Kadhafi, non pas parce que nous étions fans ou sympathisants de lui ou de son Livre vert, mais parce qu’il s’agissait d’une question de principe. Derrière l’insurrection en Libye se cachait l’impérialisme occidental, et il a créé un chaos sanglant. Lorsque Kadhafi est tombé, l’hégémonie occidentale s’est renforcée. C’est notre défaite. Mais pas la dernière. Cette guerre a de nombreux épisodes. Nous avons perdu une bataille, mais pas la guerre. Et peut-être quelque chose de différent émergera en Libye, parce que la situation reste très instable. Par exemple, la guerre en Irak a renforcé l’influence iranienne dans la région, contrairement aux attentes des hégémonistes occidentaux.

Compte tenu de la situation en Syrie à l’heure actuelle, le scénario se répète. Toutefois, la situation, avec le retour au pouvoir de Poutine, est bien meilleure. Au moins, il est cohérent dans son soutien au président al-Assad. Peut-être que cela ne sera pas suffisant pour empêcher l’intervention occidentale en Syrie. Je suggère à la Russie d’aider notre allié en lui fournissant des armes, des financements et ainsi de suite. La chute de la Libye a été une défaite pour la Russie. La chute de la Syrie serait un nouvel échec.

 

Quelle est votre opinion sur Vladimir Poutine?

 

Il vaut bien mieux que Eltsine. Il a sauvé la Russie d’un crash complet dans les années 1990. La Russie était au bord de la catastrophe. Avant Poutine, les occidental libéraux étaient en position de dicter sa politique à la Russie. Poutine a rétabli la souveraineté de l’État russe. C’est la raison pour laquelle je suis devenu son soutien. Cependant, après 2003, Poutine a cessé les réformes eurasiste, en mettant de côté le développement d’une véritable stratégie nationale et a commencé à accueillir les tenants du libéralisme économique qui voulaient que la Russie devienne une partie intégrante de la mondialisation. Il a commencé à perdre sa légitimité et je suis devenu de plus en plus critique à son égard. Dans certaines circonstances, j’ai travaillé avec des gens autour de lui pour le soutenir dans certaines de ses politiques, tandis que je lui résistai sur d’autres. Lorsque Medvedev a été choisi comme son héritier, ce fut une catastrophe car les gens autour de lui étaient tous des libéraux. J’étais contre Medvedev. Je lui ai opposé, en partie, mon point de vue eurasiste. Maintenant Poutine revient. Tous les libéraux sont contre lui, et toutes les forces pro-occidentales sont contre lui. Mais lui-même n’a pas encore arrêté son attitude à leur égard. Cependant, il est obligé de gagner à nouveau le soutien du peuple russe. Il lui sera impossible de continuer autrement. Il est dans une situation critique, bien qu’il ne semble pas le comprendre. Il hésite à choisir le camp patriotique. Il pense qu’il peut trouver du soutien chez certains libéraux, ce qui est complètement faux. Aujourd’hui, je ne suis pas critique à son égard comme je l’étais avant mais je pense qu’il se trouve dans une situation critique. S’il continue à hésiter, il échouera. J’ai récemment publié un livre, Poutine Versus Poutine, parce que son plus grand ennemi c’est lui-même. Comme il est hésitant, il perd de plus en plus le soutien populaire. Le peuple russe se sent trompé par lui. Il peut être une sorte de leader autoritaire sans le charisme autoritaire. Je suis en contact avec Poutine mais il y a tant de forces autour de lui ! Les libéraux et les patriotes russes de son entourage ne sont pas très brillants, intellectuellement parlant. Par conséquent, il est obligé de ne compter que sur lui-même et sur son intuition. Mais l’intuition ne peut pas être la seule source de prise de décision politique ou stratégique. La Russie a une longue tradition de rébellion contre les envahisseurs étrangers, mais aussi d’aide à ceux qui résistent à l’injustice. Le peuple russe voit le monde à travers ce prisme. Il ne va pas se contenter d’un gouvernant qui ne gouvernerait pas en accord avec cette tradition.

 

fevrier 2012

 

 

 

 

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